
Alors que plusieurs travaux de qualité ont été réalisés ces dernières années sur la construction de la diplomatie féministe — à la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, au Haut conseil à l’égalité ou par certaines associations — le présent rapport, fruit des travaux de la délégation aux droits des femmes et à l’égalité entre les hommes et les femmes de l’Assemblée nationale, est né d’une conviction, de deux préoccupations et d’une ambition.
La diplomatie féministe constitue aujourd’hui l’un des marqueurs les plus structurants de l’action extérieure de la France. Elle est dotée d’une stratégie renouvelée et claire pour la période 2025-2030, ainsi que d’outils concrets ayant produit des effets réels en matière d’avancée des droits des femmes et de défense des droits et de la santé sexuels et reproductifs.
Cette diplomatie féministe s’inscrit dans le cadre d’une mobilisation internationale en faveur de l’égalité de genre, qui a produit des résultats tangibles depuis plusieurs décennies, tels que le Programme d’action du Caire ou la Déclaration de Pékin. La baisse significative de la mortalité maternelle, l’augmentation de la représentation politique des femmes, l’amélioration de l’accès à l’éducation pour les filles et le renforcement des cadres normatifs internationaux témoignent de l’impact réel de la coopération multilatérale et de la solidarité internationale.
Par ailleurs, parce que le genre est au cœur des crises géopolitiques contemporaines — qu’il s’agisse du Soudan, de l’Ukraine, du Proche-Orient ou des contextes de crises climatiques prolongées comme en RDC, en Iran ou en Afghanistan — les femmes et les filles, premières victimes de ces crises, sont des actrices essentielles de la résilience, de l’aide humanitaire, de la médiation et de la reconstruction. Elles sont au cœur des processus de paix, de sécurité et de développement.
Dans ce contexte, la diplomatie féministe n’est pas un supplément d’âme de l’action extérieure : elle constitue un prisme indispensable pour comprendre les rapports de force contemporains et y répondre de manière efficace et durable. Lorsqu’elle est dotée de moyens et d’une vision politique claire, elle permet de transformer des principes en politiques publiques concrètes, au bénéfice direct des populations. Elle permet de sauver des vies, de renforcer la démocratie, l’État de droit et le multilatéralisme. C’est une realpolitik augmentée visant à renforcer l’accès aux droits de chacune et chacun, pour construire un monde plus juste et durable. C’est ce à quoi s’évertue la France depuis 2019.
Depuis 2019, le contexte international a changé. Nous sommes sortis de la période de progrès en matière de droits humains (années 1990 jusqu’à la crise Covid) pour entrer dans une période de régression. Aujourd’hui, les droits des femmes et des filles, des personnes LGBTQIA+ et des minorités subissent une remise en cause mondiale sans précédent, amplifiée depuis la crise Covid par des mouvements anti-droits de plus en plus organisés, financés et coordonnés à l’échelle internationale.
Ces mouvements résultent d’une convergence entre organisations conservatrices et d’extrême droite, réseaux religieux, courants masculinistes, dirigeants de grands groupes industriels et de nouvelles technologies. Ils sont relayés par certains groupes de médias et de nombreux influenceurs sur les réseaux sociaux, constituant une menace pour les droits des femmes et la cohésion sociale.
L’abrogation de l’arrêt Roe versus Wade par la Cour suprême américaine en juin 2022 et le retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis ont amplifié l’influence de ces mouvements. La parole réactionnaire et masculiniste s’est libérée, avec des conséquences inquiétantes : recul global des droits et baisse de l’aide publique au développement, notamment pour l’égalité de genre et l’humanitaire. Selon ONU Femmes, en 2024, un pays sur quatre connaît un recul des droits des femmes. Ces mouvements anti-genre s’accompagnent d’attaques contre les valeurs démocratiques, d’un rétrécissement de l’espace civique et d’une impunité persistante pour les auteurs de violences.
La diplomatie féministe française demeure fragile et ses acquis réversibles, en raison de certaines décisions politiques nationales et des inégalités persistantes dans le pays. Les baisses budgétaires drastiques de l’aide publique au développement, avec une réduction prévue de 800 millions d’euros en 2026, freinent le développement de cette politique.
Des contradictions de positionnement entre politiques nationales et internationales, certains silences politiques ou diplomatiques, l’insuffisante appropriation interministérielle et des angles morts thématiques (justice économique de genre, articulation genre-climat ou genre-handicap, inclusion des personnes LGBTQIA+ et des adolescentes) affaiblissent l’impact réel de cette politique, alors que les forces anti-droits se radicalisent.
Par ailleurs, la société française reste profondément inégalitaire et marquée par le fléau des violences envers les femmes et les enfants, un problème que le gouvernement ne semble pas vouloir traiter en profondeur, refusant pour l’instant toute discussion sur une loi-cadre sur les violences intrafamiliales. Cela constitue un frein à la mise en place d’une diplomatie féministe durable. Si la France abandonne sa politique de solidarité internationale et ne réalise pas une réelle révolution du genre, sa diplomatie féministe ne durera pas.
Dans ce nouveau contexte international, la diplomatie féministe est primordiale et doit être renforcée pour s’inscrire durablement dans le temps. Face à la montée de mouvements anti-genre, anti-droits et anti-démocratie, qui disposent d’une capacité d’influence et d’un pouvoir normatif considérables, la France, aux côtés de ses partenaires internationaux, doit :
L’organisation du Forum Génération Égalité, la création du Fonds de solidarité aux organisations féministes, la constitutionnalisation de l’IVG, l’accueil de la quatrième Conférence ministérielle sur les diplomaties féministes et la publication en octobre 2025 d’une nouvelle stratégie du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères constituent des jalons importants. Ces avancées doivent être saluées mais ne suffisent pas.
Pour être durable, la diplomatie féministe française doit être :
Sa crédibilité et son efficacité reposent sur cette exigence de conviction, de cohérence, de visibilité et de pérennité.