

Depuis quelques jours, la presse et les médias se sont emparés de l’annonce faite par Jean-Philippe Tanguy, député du Rassemblement national (RN) : rouvrir les maisons closes. Pas n’importe comment : en modèle coopératif, certainement pour donner un air de modernité à ce qui n’est rien d’autre que l’exploitation, par les hommes, du corps des autres.
On oublie aussi de dire que les mineures sont massivement exposées, que l’âge moyen d’entrée dans la prostitution est de 15 ans, que des garçons mineurs se livrent aujourd’hui à du proxénétisme et que les ressorts qu’ils utilisent, comme ceux des proxénètes adultes, sont ceux de la contrainte : stratégies d’emprise, isolement, menaces ou chantage à la diffusion d’images intimes.
L’achat d’actes sexuels relève systématiquement de violences masculines. En France, 99 % des acheteurs identifiés sont des hommes. Et cette demande masculine ne disparaît pas en ligne. Elle alimente directement l’économie du proxénétisme numérique. Plus de 80 % des utilisateurs des plateformes OnlyFans et Mym sont des hommes, confirmant que l’économie du « contenu payant » repose elle aussi sur une demande masculine structurante. Le proxénétisme lui-même s’est entièrement digitalisé : repérage en ligne, « managers » qui prélèvent jusqu’à 50 % des gains, plateformes qui captent le reste. Entre 2020 et 2023, les revenus d’OnlyFans sont passés de 375 millions à 6,6 milliards de dollars. Cette économie parallèle transforme les femmes en source de profit.
La prostitution, glamourisée sur les réseaux sociaux, promet autonomie et indépendance financière, tout en plaçant les femmes, souvent jeunes, dans des situations de violence et de précarité. Ce récit séduisant masque une réalité d’exploitation systémique qui ne saurait être effacée par un modèle de « coopérative ». Tant que des hommes peuvent payer l’accès au corps d’autrui, il n’y a ni égalité ni véritable choix. La contrainte économique et l’emprise psychologique demeurent, tout comme les violences masculines.
Le 13 avril 2016, la France a fait un choix clair : adopter une position abolitionniste en interdisant l’achat d’actes sexuels. Elle est ainsi devenue l’un des premiers pays à pénaliser les clients et les proxénètes dans une logique de protection des personnes en situation de prostitution et d’exploitation sexuelle. La loi prévoit un parcours de sortie de la prostitution (PSP). Pourtant, depuis sa promulgation, moins de 4 000 femmes y ont eu recours, alors qu’on estime qu’environ 40 000 femmes sont en situation de prostitution. Face à l’ampleur du phénomène, seulement 1 300 clients sont verbalisés chaque année.
Si la France mettait les mêmes moyens pour lutter contre le proxénétisme et les violences sexuelles, en particulier sur les mineurs, qu’elle met dans la lutte contre le trafic de stupéfiants, nous ferions d’incontestables progrès. En plus d’un manque de moyens, nous assistons dix ans plus tard à un inquiétant retour en arrière. Il est d’ailleurs frappant de constater que l’une des rares fois où le RN parle des femmes, c’est pour proposer leur mise en vitrine. Cela en dit long sur leur vision de la société.
La prostitution, ce n’est ni un métier, ni du sexe. C’est un système de domination reposant sur une liberté : celle du client et aucune autre. Peut-on vouloir construire une société d’égalité entre les femmes et les hommes, entre nos filles et nos garçons alors que les uns peuvent acheter le corps des autres pour en abuser ? Nous ne le croyons pas. Ne nous trompons pas. Derrière ces systèmes, il y aura toujours des individus pour organiser, contrôler, menacer, exploiter les femmes et leur rappeler que ce sont toujours les hommes qui décident.