
Septembre. L’heure de la rentrée des classes, des forums des associations, de la reprise des activités. Le temps des retrouvailles avec les amis, les voisins, les collègues. Le moment aussi de construire de nouveaux projets, de se projeter, d’imaginer la suite, de s’engager.
J’ai toujours aimé cette période, pleine de promesses et d’insouciance. Mais cette année, cette rentrée a une saveur différente. Et, après l’été caniculaire que nous venons de vivre, la douceur de ce début de mois de septembre ne suffit pas à écarter les préoccupations que j’ai à l’esprit.
L’année qui s’ouvre sera essentielle pour notre pays et pour son avenir. Elle le sera également pour l’Europe, tant la France occupe une place centrale dans sa construction et dans les équilibres qui la façonnent. À quelques mois maintenant de la prochaine élection présidentielle, je pourrais évoquer la radicalisation du débat politique et la place croissante qu’y occupent les extrêmes, tout particulièrement l’extrême droite. La situation politique est profondément inquiétante. Mais je veux d’abord parler de ce qui la nourrit : les inquiétudes et les colères qui traversent notre société et nos territoires. Les difficultés du quotidien qui semblent parfois sans solution. Les injustices et les inégalités qui s’accroissent. L’avenir des nouvelles générations qui s’assombrit. Les fractures qui se creusent entre les territoires comme entre les générations. Un monde, enfin, traversé par des transformations et des conflits face auxquels nous avons trop souvent l’impression de ne plus avoir prise.
Ce sont toutes ces inquiétudes, ces peurs et ces colères qui assombrissent notre société et notre débat public. Les ignorer serait une faute. Les instrumentaliser en serait une autre.
Les défis auxquels nous sommes confrontés sont immenses. Pour les relever, nous devons refuser la dictature de l’instant comme la radicalité dans laquelle certaines et certains voudraient nous enfermer. Nous devons retrouver une méthode capable de recréer un chemin de confiance, de sérénité et de solidarité.
Cela suppose d’accepter que les réponses aux problèmes complexes ne soient pas toujours immédiates. De prendre le temps nécessaire pour les construire. De nous appuyer sur les faits et les connaissances scientifiques. De redonner toute sa place au débat démocratique afin que nous puissions collectivement comprendre les choix qui s’offrent à nous, les discuter, les mettre en œuvre et en évaluer les résultats.
Nous devons retrouver le goût du temps, de la réalité et des autres.
C’est, je le crois, une condition essentielle pour affronter les grandes transformations qui sont devant nous. Le réchauffement climatique et ses conséquences nous imposent de revoir notre modèle et d’accélérer nos politiques d’adaptation. La période que nous vivons est le témoin de la nécessité de tout mettre en œuvre pour accélérer notre action collective en la matière. La transition numérique et ses effets sur nos vies et nos activités nous invitent à repenser l’organisation et le partage du travail. Les évolutions démographiques de notre société nous obligent à réfléchir au financement et à la pérennité de notre modèle social, mais aussi à consolider nos politiques d’accueil et d’intégration.
Ces défis sont des priorités absolues et nous nous évertuons à les mettre au cœur de notre action depuis plus d’une décennie maintenant. Ils sont complémentaires et alimentent les difficultés du quotidien qui prennent nombre de nos concitoyennes et concitoyens à la gorge.
Ces réalités nous devons les regarder avec lucidité et responsabilité, la politique étant tout sauf un jeu ou un divertissement. Et notre action, nous devons d’ailleurs certainement la repenser. Depuis plusieurs années, le débat politique s’est trop souvent enfermé dans une course aux solutions immédiates pour répondre à la seule question du pouvoir d’achat. Et trop souvent encore, la réponse proposée se résume à la seule question des salaires, parfois par la baisse des cotisations et contributions sociales qui financent pourtant notre modèle de protection sociale.
Bien sûr, la question des salaires est majeure. Mais elle ne peut être dissociée de celle des dépenses contraintes et, plus largement, des conditions concrètes d’existence qui pèsent sur les ménages : se loger (28% du budgets des ménages), se soigner (4% du budget des ménages), se déplacer (12% du budget des ménages), éduquer ses enfants, accéder aux loisirs et à la culture, pouvoir partir en vacances (22% des Français ne peuvent pas partir en vacances et 16% n’ont pas accès au sport ou à la culture). Je suis stupéfait de voir ces sujets si absents des débats politiques actuellement. Elle ne peut pas non plus être dissociée de la question du financement de notre modèle social, à commencer par notre système de retraites, en prenant en compte les réalités et les défis auxquels les générations les plus jeunes sont confrontées.
Tous ces sujets doivent retrouver une place centrale dans notre débat public. Car notre ambition ne peut pas seulement être d’améliorer le pouvoir d’achat. Elle doit être de redonner à chacune et chacun un véritable pouvoir de vivre : pouvoir choisir, pouvoir se projeter, pouvoir accéder aux services essentiels, pouvoir profiter de son temps, pouvoir construire son avenir et celui de ses enfants.
C’est aussi ainsi que nous moderniserons et pérenniserons notre modèle social et que nous renforcerons la cohésion de notre société.
Cette cohésion passe enfin par le renforcement de notre pacte républicain. Là encore, nous devons refuser les débats nauséabonds sur l’immigration dans lesquels l’extrême droite cherche à enfermer notre société. Notre République est grande lorsque ses valeurs vivent réellement. Lorsque la liberté n’est pas seulement proclamée, lorsque l’égalité ne reste pas une promesse, lorsque la fraternité se traduit dans les actes. C’est cette République concrète qu’il nous faut consolider.
Les chantiers sont nombreux. J’en citerai quatre qui me mobiliseront particulièrement au cours des mois qui viennent et sur lesquels je reviendrai prochainement : l’école, la solidarité internationale, la régulation carcérale et la lutte contre les violences sexistes et sexuelles envers les femmes et les enfants (nous débouterons les débats relatifs la proposition de loi intégrale le 7 septembre). Ces sujets peuvent sembler très différents. Ils portent pourtant une même exigence : celle d’une société qui n’abandonne personne, qui protège sans exclure, qui émancipe plutôt qu’elle n’assigne et qui place la dignité de chacune et de chacun au cœur de son action.
C’est peut-être aussi cela, l’esprit d’une rentrée. Ne pas oublier les difficultés ni détourner le regard des inquiétudes qui traversent notre société. Mais refuser qu’elles nous condamnent à la peur, au repli ou à la résignation.
Retrouver le goût du temps, de la réalité et des autres.
Et, surtout, retrouver collectivement la volonté d’agir de manière juste.